Il ne dort pas de la nuit ou si peu, une heure, deux heures à peine, et toujours d’un œil. Le sommeil empêché d’atteindre les abysses par l’appel des muses, le chant envoûtant de ces hordes de gamines insomniaques, turbulentes, versatiles, taquines. D’elles, il est volontiers la proie. Elles lui tendent un crayon HB, un clavier, une guitare ; que la vie est excitante dans ces moments-là. Il fait nuit, pourtant Da Silva écrit et compose, et plus il crée plus l’envie de faire et refaire le réjouit. Des chansons pour d’autres, une série de livres-disques jeunesse, une musique de film : un peu partout ses accords et ses mots s’élèvent. « Je suis un faiseur, un bâtisseur, j’adore avoir des projets de vie, sans doute parce que j’ai une grande conscience de la mort », dit-il.

 

Le moment est venu pour ce quadragénaire de poser sa propre voix sur de nouveaux morceaux. Quatre ans après « Villa Rosa », le sixième album signé Da Silva s’intitule « L’aventure ». Un bouquet de chansons écrites sur trois ans, à Paris, en Bretagne, quelque part au Portugal. Une à une, petit à petit, au gré des voyages de ce nomade dont la vie matérielle tient toute entière dans quelques valises, dont les pensées en vrac sont rassemblées en carnets. Son état d’esprit : « J’ai été trop lisse par le passé, dissimulant mes failles, cherchant à polir le personnage et à acquérir une sorte de respectabilité. Ce n’est plus le cas dans ce disque-là. Je pense qu’on peut m’aimer même si je suis imparfait ».

 

 Da Silva chante ses sentiments, l’esprit libéré de l’image, avec cette exigence qu’il s’impose d’emblée : éviter le thème rebattu de l’amour, ou en parler autrement, moins dans la caresse que dans la griffure. « J’en avais assez de passer par le prisme du sentiment amoureux, du couple, de la rupture, d’être dans cet automatisme que je maîtrisais finalement, explique-t-il. L’envie m’est venue d’aborder d’autres sujets ». « L’aventure » débute avec « La seule personne », musique puissante, de l’électro enrichie de cuivres et de cordes, où la voix suave de Da Silva dresse le portrait d’une pulsion amoureuse meurtrière, qui sait si elle ne pourrait virer au drame. A l’écoute de « La fille », qui suit, on comprend que l’album sera d’une grande disparité dans les sons et les thèmes. Sur cette ballade aux motifs sixties, l’auteur traite des a priori, il se met dans la peau d’une jeune femme libertine qui se fiche du jugement d’autrui. A la toute fin du disque, on découvrira « La fille 2 », son pendant, où sur fond de guitare en arpèges. On la retrouve lascive, fumant une dernière cigarette avant de quitter un lit de hasard au petit matin, sans une explication, sans se justifier.

 

Qu’est-ce que « L’aventure » si ce n’est de passer d’une histoire à l’autre, se perdant parfois, se retrouvant chaque fois ? Ainsi se déroule l’album de Da Silva, au gré de ses humeurs. Dans cette chanson qui donne son titre à l’album, il trompe ses angoisses incompréhensibles qui le submergent en tentant de fixer la lumière, choisissant de jouir de tous les imprévus, explorant tous les possibles. Dans son ode à « John McEnroe », il sourit en pensant à ce héros fascinant qui rêvait de la partie parfaite, un match sans faute qui n’est allégorie d’une vie sans le moindre échec. La lumière irradie aussi dans « Il y a », cette ballade qui va piano, l’histoire d’un vagabond à la recherche « d’un été permanent ». S’en suit ce morceau plutôt rock, ce « Sourire » doux-amer qui révèle une facette de l’auteur. « Ceux qui me connaissent savent que je souris toujours lorsqu’une situation se tend. Dans ce cas, sourire signifie montrer les dents ». Il fait écho à « Sourire en sortant », quand la rupture est un soulagement, une joie. Pourquoi pas.

 

L’album s’assombrit et gagne encore en profondeur avec « Nos vies solitaires », un rock existentiel, où Da Silva égrène les aléas de la vie, ses coups, ses blessures. « C’est un bien joli leurre que de penser compter », chante-t-il avec ce regard distancié acquis au fil des ans - il le caractérise. Et cette pensée nous tient encore quand survient l’un des grands moments du disque : sur une sublime ballade comme il en existe quelques-unes dans le répertoire, qui va de « Avec le temps » de Ferré jusqu’à « Ton héritage » de Biolay. On sent qu’on tient une grande chanson à l’instant ou la voix suave et familière de Da Silva entonne « La mauvaise réputation », qui ne doit rien d’autre à Brassens que son titre. « Depuis longtemps déjà les mauvais coups du sort, les procès d’intention font les réputations », martèle l’auteur au son du piano.

 

 

C’est amusant de constater que cette chanson intervient à ce moment de sa vie où Da Silva est le moins sensible à ce qu’on pensera de lui, justement. Débarrassé de toute posture.